Dans l’histoire du design, certaines œuvres traversent les époques avec une force silencieuse, autant par leur esthétique que par l’intelligence de leur conception. Le fauteuil Paimio d’Aino Aalto, le fauteuil de Gae Aulenti pour Prisunic, et le fauteuil Ghost de Cini Boeri font partie de ces pièces manifestes. Mais au-delà de leur beauté formelle et de leur ingéniosité, elles ont un autre point commun : elles sont toutes trois le fruit du regard de femmes pionnières, dans un domaine longtemps dominé par les hommes.
Architectes, designers, inventrices de formes nouvelles, Aino Aalto, Gae Aulenti et Cini Boeri ont su imposer leur vision à une époque où la parole féminine en architecture et design restait souvent en marge. Leurs créations — respectivement conçues en 1932, 1969 et 1987 — racontent non seulement une époque et ses enjeux, mais aussi une certaine idée du progrès : un progrès sensible, engagé, qui place l’humain au cœur de la forme.
Du bois courbé pensé pour le souffle des patients (Paimio), au fauteuil modulaire et accessible signé Aulenti, jusqu’à l’invraisemblable transparence du Ghost en verre trempé, chaque objet est une réponse audacieuse à son temps. Fonctionnels sans jamais renoncer à l’élégance, radicaux sans brutalité, ces fauteuils incarnent une pensée libre, profondément moderne, et encore trop peu reconnue : celle des femmes designers.
Fauteuil Ghost – Cini Boeri

Un manifeste de transparence et d’audace
Créé en 1987 par Cini Boeri en collaboration avec le maître verrier Tomu Katayanagi, le fauteuil Ghost défie toutes les conventions du design traditionnel. Entièrement conçu en verre trempé de 12 mm d’épaisseur, ce siège monobloc semble presque irréel, comme sculpté dans l’air. D’où son nom évocateur : Ghost, le fantôme.
À l’origine de ce projet, il y a un pari technique audacieux : donner forme à un fauteuil en verre, un matériau habituellement jugé trop fragile, trop rigide ou trop froid pour accueillir le corps. Et pourtant, sous les mains visionnaires de Boeri, cette matière devient fluide, presque textile. Le fauteuil épouse une forme enveloppante aux lignes courbes, tout en restant d’une légèreté visuelle saisissante.
Mais Ghost est bien plus qu’un exercice de style. Il incarne la philosophie de Cini Boeri, architecte et designer engagée, proche de la pensée radicale du design italien des années 1970. Transparence, épure, réflexion sur la structure et la matérialité… Ghost est à la fois un objet manifeste et un hommage silencieux à la puissance de l’architecture du vide.
Sa fabrication, confiée à FIAM Italia, repousse les limites de la mise en forme du verre : chaque fauteuil est plié à chaud à la main, dans un geste à la frontière entre artisanat d’art et prouesse industrielle. Le résultat est saisissant : un fauteuil sculptural, à la fois imposant et invisible, capable de traverser les époques sans jamais perdre de sa modernité.
Aujourd’hui exposé dans de nombreux musées de design et de collections privées, le fauteuil Ghost demeure une pièce radicale, un icône du mobilier contemporain. Il est l’expression d’un design intellectuel, mais sensible, où l’absence de matière devient une présence intense.
Pour découvrir d’autres facettes du parcours et de la pensée de Cini Boeri, vous pouvez lire l’article 7 choses que vous ignoriez sur Cini Boeri » publié sur Barnebys.
Fauteuil « Paimio » – Aino Aalto
L’épure au service du soin
Créé en 1932 pour le sanatorium de Paimio, en Finlande, le fauteuil dit Paimio est l’un des objets les plus emblématiques de l’architecture moderniste nordique. Longtemps attribué à Alvar Aalto, son époux, ce fauteuil porte en réalité la signature silencieuse mais déterminante de Aino Aalto, architecte et designer visionnaire, coautrice du projet architectural global.
Pensé non pas comme un simple meuble, mais comme un outil thérapeutique, ce fauteuil est conçu pour favoriser la respiration des patients tuberculeux en position semi-allongée. Son dossier incliné à 110 degrés n’est donc pas un geste esthétique : c’est une réponse fonctionnelle et humaniste à une pathologie. À l’époque, c’est une révolution.
Fabriqué en contreplaqué de bouleau courbé, le fauteuil Paimio est le fruit d’expérimentations pionnières sur le bois moulé — bien avant Charles et Ray Eames. Sa structure en boucle continue, fluide et légère, semble défier la gravité tout en enveloppant le corps avec douceur. C’est un design qui allie rigueur moderniste et chaleur scandinave, rationalité et bienveillance.
Loin du métal froid du Bauhaus, Aino Aalto introduit ici le bois comme matériau de soin, support d’une modernité plus douce, plus organique. Le fauteuil devient une interface entre le patient et l’espace, entre le corps et l’architecture. Il incarne l’essence du design nordique : belle sobriété, pensée juste, et attention à l’humain.
Témoin de sa valeur historique et esthétique, un exemplaire du fauteuil Paimio a été vendu aux enchères chez Artcurial pour la somme de 23 400 euros. Voir la fiche du lot sur Artcurial
Aujourd’hui édité par Artek, le fauteuil figure dans les plus grandes collections de design et reste un chef-d’œuvre de discrétion : un fauteuil sans ostentation, mais porteur d’une vision, celle d’un design éthique et profondément moderne.

Fauteuil de Gae Aulenti – 1969

L’élégance industrielle au service du quotidien
Conçu en 1969 par l’architecte et designer italienne Gae Aulenti, ce fauteuil incarne une synthèse remarquable entre fonctionnalité et esthétique industrielle. Réalisé en acier chromé et revêtu de skaï noir, il présente des lignes épurées et une structure tubulaire qui reflètent l’influence du design moderniste de l’époque.
Ce fauteuil a été conçu dans le cadre d’une collaboration avec Prisunic, une enseigne française qui, à la fin des années 1960, s’est engagée dans une démarche de démocratisation du design. L’objectif était de rendre des pièces de design accessibles au plus grand nombre, sans compromettre la qualité ni l’esthétique. Le fauteuil de Gae Aulenti s’inscrit parfaitement dans cette philosophie, alliant sobriété formelle et confort.
Les dimensions du fauteuil sont de 68 x 56 x 54 cm, avec un coussin circulaire de 50 cm de diamètre, offrant une assise confortable tout en conservant une silhouette légère et aérée. Son design minimaliste et sa structure en acier chromé lui confèrent une allure intemporelle, capable de s’intégrer dans divers environnements, qu’ils soient domestiques ou publics.
Aujourd’hui, ce fauteuil est conservé dans les collections du Centre Pompidou (inv. AM 2006-9-7), témoignant de son importance dans l’histoire du design du XXe siècle. Il illustre la capacité de Gae Aulenti à créer des objets qui transcendent leur fonction utilitaire pour devenir de véritables œuvres d’art, accessibles et pertinentes pour le grand public.
Consultez la fiche de l’œuvre sur le site du Centre Pompidou
Si le design vous fascine autant que nous, ne manquez pas également notre article consacré à trois autres figures majeures du XXe siècle — Rietveld, Ponti et Prouvé — dont les créations continuent d’influencer le mobilier contemporain.
À lire ici : Rietveld, Ponti, Prouvé — Trois regards sur le design
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